Pour mon deuxième projet d’apprentissage, intitulé « Plaire et instruire », j’ai choisi de placer les élèves face à une question qui dépasse largement l’étude du conte merveilleux :
Comment l’imagination et la parole permettent-elles de divertir, de déjouer la violence et de faire réfléchir dans les contes des Mille et Une Nuits ?
Le parcours s’appuie sur plusieurs récits du recueil, notamment « Le Pêcheur et le génie », les aventures de Sindbad et « Ali Baba et les quarante voleurs ». Mais son véritable fil directeur demeure la figure de Shéhérazade.
Elle raconte des histoires pour captiver le sultan, bien sûr. Mais elle raconte surtout pour survivre, interrompre le cycle de la violence et transformer progressivement celui qui l’écoute. La parole n’est donc jamais réduite à un simple divertissement : elle devient une ruse, une arme symbolique et une manière d’agir sur le monde.
À la fin du projet, je prolongerai cette réflexion par la lecture offerte d’un portrait extrait de Culottées de Pénélope Bagieu. Ce rapprochement me permettra de déplacer la question vers notre époque, mais aussi de préparer discrètement le projet suivant, consacré à l’évolution de la figure héroïque.
Shéhérazade : raconter pour suspendre la violence
Avant d’étudier les différents contes, les élèves découvrent le récit-cadre des Mille et Une Nuits.
Le sultan Shahryar, trahi par son épouse, décide de se venger de toutes les femmes. Chaque jour, il épouse une jeune fille qu’il fait exécuter le lendemain. Shéhérazade accepte pourtant de l’épouser afin de mettre un terme à cette barbarie.
Elle ne possède ni force physique, ni armée, ni pouvoir politique. Elle ne peut pas affronter directement le sultan. Elle choisit donc d’utiliser les seules armes dont elle dispose : son intelligence, son imagination et son art de raconter.
Vous connaissez l'histoire ;) Chaque nuit, elle commence une histoire qu’elle interrompt au lever du jour. Happé par son récit, Shahryar repousse son exécution pour en connaître la suite. Le récit lui permet ainsi de gagner du temps, mais aussi d’ouvrir un espace d’écoute là où il n’y avait plus que violence. Les histoires qu’elle raconte évoquent la justice, la cruauté, la sagesse ou les abus de pouvoir : tout en divertissant le sultan, elles l’amènent progressivement à réfléchir et à se transformer.
Shéhérazade devient ainsi une héroïne singulière. Elle n’accomplit aucun exploit guerrier. Son pouvoir réside dans la maîtrise des mots.
Cette première étape permet de faire comprendre aux élèves qu’une parole peut avoir plusieurs fonctions simultanées :
- captiver celui qui écoute ;
- retarder ou empêcher une action violente ;
- transmettre indirectement une leçon ;
- modifier peu à peu le regard d’un individu.
« Le Pêcheur et le génie » : triompher sans être le plus fort
L’étude du « Pêcheur et du génie » donne ensuite aux élèves une autre illustration de cette puissance de la parole.
Un vieux pêcheur libère involontairement un génie enfermé dans un vase. L’être surnaturel est immense, violent et déterminé à le tuer. Le rapport de force paraît totalement déséquilibré.
Pourtant, le pêcheur comprend qu’il ne doit pas tenter de combattre le génie sur son propre terrain. Il feint de ne pas croire qu’un être aussi gigantesque ait pu entrer dans un si petit récipient. Piqué dans son orgueil, le génie se transforme en fumée et retourne dans le vase pour le lui prouver. Le pêcheur peut alors refermer le couvercle.
Le plus faible triomphe donc du plus puissant non par la violence, mais par l’intelligence, la ruse et la maîtrise du dialogue. Le conte reflète directement la situation de Shéhérazade : comme elle, le pêcheur est menacé par un adversaire qui semble tout-puissant ; comme elle, il utilise les mots pour gagner du temps et retourner la situation.
Les élèves découvrent ainsi que le récit peut lui-même mettre en scène la leçon portée par le récit-cadre :
La parole ne supprime pas toujours la violence, mais elle peut la suspendre, la détourner et empêcher qu’elle ait le dernier mot.
Prolonger avec Culottées : de la conteuse à l’artiste engagée
Pour prolonger cette réflexion, je proposerai ensuite la lecture offerte des planches de Culottées (Pénélope Bagieu) consacrées à Sonita Alizadeh.
Le changement d’époque, de genre et de support est volontaire.
Nous quittons le conte oriental et son univers merveilleux pour découvrir le portrait en bande dessinée d’une jeune femme qui utilise elle aussi une parole artistique pour résister à une violence qui la menace.
La question posée aux élèves sera la suivante :
Comment la parole artistique peut-elle captiver un public, résister à la violence et faire évoluer les consciences ?
Ce rapprochement ne vise évidemment pas à confondre les situations de Shéhérazade et de Sonita Alizadeh. Il permet plutôt de faire apparaître une structure commune.
Toutes deux sont confrontées à un pouvoir qui limite fortement leur liberté. Toutes deux choisissent de prendre la parole. Toutes deux transforment une expression artistique — le récit pour l’une, une parole musicale et engagée pour l’autre — en moyen de résistance.
Leur parole agit d’abord parce qu’elle attire l’attention. Elle ne se contente pas d’exposer abstraitement une injustice : elle raconte, met en scène, émeut et donne un visage à ce qui pourrait rester invisible.
Elle agit ensuite sur celui qui écoute. Shéhérazade cherche à transformer le sultan au fil des nuits. La parole artistique contemporaine s’adresse à un public plus large : elle rend une violence visible et invite la société à ne plus la considérer comme normale ou inévitable.
Ce prolongement permet donc de montrer que la parole peut devenir une forme d’action, y compris lorsque l’on ne possède pas les moyens d’exercer directement le pouvoir.
Une transition vers le projet « Destins romanesques »
L’introduction de Culottées remplit également une autre fonction dans ma progression annuelle : elle prépare le troisième projet d’apprentissage, « Destins romanesques ».
Jusqu’ici, les élèves se seront surtout demandé ce que peuvent l’imagination et la parole face à la violence. À travers Shéhérazade puis Sonita Alizadeh, une nouvelle question commence à apparaître :
Peut-on être héroïque sans combattre physiquement ?
Nous entrons alors progressivement dans une définition plus large de l’héroïsme.
Shéhérazade est courageuse parce qu’elle choisit de s’exposer au danger pour sauver d’autres femmes. Elle résiste avec les moyens dont elle dispose. Sonita Alizadeh transforme sa parole en acte de refus et en moyen d’alerter les autres.
Ces figures permettent de préparer les élèves à comprendre que l’héroïsme ne se réduit pas aux exploits extraordinaires du héros antique ou du chevalier médiéval. Il peut aussi résider dans la force morale, la fidélité à une valeur, la capacité à prendre la parole ou à résister à une injustice.
Cette transition conduira naturellement au projet suivant, dans lequel nous croiserons notamment les destins d’Edmond Dantès et d’Esméralda.
L’enchaînement entre les deux périodes devient ainsi cohérent :
- dans « Plaire et instruire », la parole permet de résister à la violence ;
- dans « Destins romanesques », les personnages affrontent l’injustice et tentent de reprendre en main leur destin.
Terminer par un bilan de langue réellement intégré au projet
Je souhaite également que la fin de la période permette aux élèves de réinvestir les notions de langue étudiées.
Plutôt qu’un bilan composé d’une succession d’exercices sans lien entre eux, je proposerai un parcours ludique proposé par Le Livre scolaire (cahier d'exercices que je fais acheter à mes élèves en début d'année) intitulé :
À la recherche du joyau des Mille et Une Nuits
Le principe repose sur une petite fiction : Shéhérazade a été condamnée à l’enfermement éternel et les élèves doivent retrouver un joyau caché pour la libérer. Pour l’atteindre, ils franchissent plusieurs « voiles », correspondant chacune à une épreuve grammaticale.
Le décor du jeu permet de rester dans l’univers étudié pendant toute la période : palais, tapis, lampes, génies, grotte et quarante voleurs accompagnent les différentes étapes.
Cinq épreuves pour réinvestir la langue
La première étape se déroule dans le palais du groupe nominal et du groupe adjectival. Par groupes, les élèves doivent classer différentes expansions du nom dans les coffres appropriés : adjectifs, groupes prépositionnels et propositions subordonnées relatives.
Dans la deuxième épreuve, le tapis des groupes adjectivaux, les élèves travaillent en binômes afin de retrouver les groupes adjectivaux présents dans plusieurs phrases.
La troisième étape les conduit dans l’alcôve des pronoms. Des mots ont été mélangés et les élèves doivent reconstituer les différentes catégories : pronoms relatifs, démonstratifs et indéfinis, en éliminant les intrus.
Ils entrent ensuite dans la grotte du joyau des Mille et Une Nuits, gardée par les quarante voleurs. Des charades permettent de réviser les conjonctions de coordination et de subordination.
Enfin, la dernière épreuve se déroule dans le repaire des prépositions et des adverbes. Après avoir identifié ces classes grammaticales dans un extrait d’« Ali Baba », les élèves doivent imaginer la suite du conte en employant à leur tour des adverbes.
Cette dernière activité est importante : elle évite que le bilan s’achève sur une simple reconnaissance mécanique des notions. Les élèves réinvestissent les outils grammaticaux dans une production écrite, au service d’un récit.
Jouer, mais sans perdre l’objectif d’apprentissage
Le caractère ludique du bilan n’a pas pour fonction de masquer le travail.
Chaque étape correspond à une notion précise étudiée pendant la période. Le jeu apporte un cadre narratif, une progression visible et une dimension collective, mais les élèves doivent réellement observer, classer, justifier et écrire.
Il me permet également de varier les modalités :
- certaines épreuves sont réalisées en groupes ;
- d’autres en binômes ;
- les élèves alternent classement, manipulation, résolution d’énigmes et écriture ;
- la progression dans la quête rend leurs réussites immédiatement visibles.
La forme du bilan prolonge finalement le contenu du projet. Tout au long de la période, les élèves auront étudié des personnages qui utilisent leur intelligence et leur imagination pour surmonter un obstacle. À leur tour, ils devront mobiliser leurs connaissances pour franchir les différentes épreuves et libérer Shéhérazade.
Une période construite autour d’un même fil
Le projet « Plaire et instruire » ne se résume donc pas à une étude des principaux contes des Mille et Une Nuits.
Il s’organise autour d’une idée plus large : les histoires peuvent enchanter, mais elles peuvent aussi agir.
Shéhérazade raconte pour survivre et transformer le sultan. Le pêcheur utilise la ruse et les mots pour échapper au génie. Le prolongement avec Culottées montre que la parole artistique peut encore, dans le monde contemporain, rendre une injustice visible et faire évoluer les consciences.
Le bilan ludique permet enfin de refermer la période en plaçant les élèves au cœur d’une dernière aventure narrative, tout en consolidant les notions de langue.
Ainsi, le projet suivant est déjà en germe : après avoir étudié le pouvoir de la parole, nous pourrons nous demander comment certains personnages deviennent des héros et des héroïnes précisément parce qu’ils refusent de se soumettre à la violence ou à l’injustice.
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