Carnet, journal, commonplace book: quelles différences ?

Publié le 8 août 2026 à 19:20

Carnet de lecture, journal, commonplace book : quelles différences ?

Trois carnets, trois usages — et trois manières très différentes de garder une trace de ce que l’on lit, de ce que l’on vit et de ce qui nourrit notre pensée.

Il suffit de passer quelques minutes sur Pinterest ou Instagram pour voir défiler des reading journals, des commonplace books, des journaux personnels, des carnets de citations ou des cahiers de lecture merveilleusement décorés.

Tout se ressemble un peu : des pages manuscrites, des extraits de livres, des collages, des listes, parfois des photographies ou des tickets glissés entre deux pages.

Et pourtant, ces carnets ne répondent pas tout à fait au même besoin.

La différence ne tient d’ailleurs ni au format ni à l’esthétique. Un simple cahier d’écolier peut devenir un formidable commonplace book, tandis qu’un carnet sophistiqué peut parfaitement rester un journal intime.

La véritable question est plutôt :

Qu’est-ce que je veux conserver dans ce carnet ?

Le carnet de lecture : garder la mémoire des livres

Le carnet de lecture est probablement le plus facile à identifier : son centre de gravité, c’est le livre.

On y conserve la trace de ses lectures :

  • le titre et l’auteur ;
  • quelques impressions ;
  • des citations ;
  • un personnage qui nous a marqué ;
  • une réflexion suscitée par le texte ;
  • parfois une note, une appréciation ou une liste de livres à lire.

Il peut être très structuré — une double page par ouvrage, des rubriques récurrentes, un système de notation — ou au contraire beaucoup plus libre.

Ce qui compte, c’est qu’il constitue progressivement la mémoire de notre vie de lecteur.

Je trouve d’ailleurs les carnets de lecture les plus intéressants lorsqu’ils ne cherchent pas à reproduire une fiche scolaire. Résumer systématiquement l’intrigue ou attribuer cinq étoiles à chaque roman ne dit pas vraiment ce que la lecture a réellement produit en nous.

Une phrase recopiée, une association avec un autre livre, quelques mots griffonnés trois semaines après avoir terminé le roman peuvent parfois en conserver une trace beaucoup plus intime.

Le carnet de lecture répond donc essentiellement à la question :

Qu’est-ce que je veux garder de ce livre ?

Le journal : garder la trace de soi

Avec le journal, le centre se déplace.

Ce ne sont plus les livres qui organisent le carnet, mais celui ou celle qui écrit.

On y raconte une journée, une émotion, une rencontre, une inquiétude, une idée ou simplement ce qui occupe momentanément l’esprit. Il est généralement lié au temps : aujourd’hui, cette semaine, cette période de ma vie.

Une lecture peut évidemment y apparaître. Mais elle intervient parce qu’elle croise quelque chose que nous sommes en train de vivre.

On pourra écrire :

J’ai terminé ce roman ce soir et cette scène m’a ramenée à…

Dans un carnet de lecture, on serait parti du roman.
Dans un journal, on part de soi.

C’est une différence discrète, mais fondamentale.

Le journal répond plutôt à la question :

Qu’est-ce que je veux garder de ce que je vis ou de ce que je pense aujourd’hui ?

Et contrairement à ce que l’on imagine parfois, il n’a aucune obligation d’être régulier et d'écrire tous les jours. Quelques pages écrites de manière sporadique peuvent parfaitement constituer un journal.

Le commonplace book : garder ce qui nourrit la pensée

Le commonplace book est sans doute le plus difficile à traduire, précisément parce qu’il ne correspond pas tout à fait à l’une de nos catégories habituelles.

On pourrait parler de carnet de lieux communs mais l’expression française est trompeuse : le « commonplace » historique n’est pas le cliché banal auquel nous associons aujourd’hui l’expression « lieu commun ».

La pratique du commonplacing possède une longue histoire. À la Renaissance et à l’époque moderne, lecteurs, étudiants et savants (pensez à Montaigne !) recueillaient dans des cahiers des extraits de leurs lectures qu’ils pouvaient organiser par thèmes afin de les retrouver et de les réutiliser. Les "lieux communs" sont donc à entendre au sens rhétorique. L’historienne Ann Blair a notamment montré l’importance de ces méthodes dans les pratiques savantes et la gestion d’une quantité croissante d’informations.

Les collections de la British Library conservent d’ailleurs de nombreux commonplace books des XVIIe et XVIIIe siècles remplis d’extraits de livres, de notes historiques, de poèmes, de réflexions ou de matériaux destinés à être repris ultérieurement.

Aujourd’hui, le principe peut être beaucoup plus libre.

Un commonplace book peut accueillir :

une phrase découverte dans un roman, une idée entendue dans un podcast, une reproduction d’œuvre d’art, quelques lignes d'un essai, un mot dont on aime l'étymologie, une réflexion personnelle, une référence de film, une question à creuser, un extrait de conversation ou même une image découpée dans un magazine.

Ce carnet ne raconte donc pas nécessairement ce que l’on a lu, ni ce que l’on a vécu.

Il recueille ce que l’on veut penser davantage.

Sa question pourrait être :

Qu’est-ce que je rencontre et que je ne veux pas laisser disparaître ?

Un même livre, trois carnets différents

Imaginons que je lise un roman et qu’une phrase m’arrête.

Dans mon carnet de lecture, je peux recopier cette phrase sous le titre du roman et expliquer pourquoi elle me semble importante pour comprendre le personnage.

Dans mon journal, elle peut devenir le point de départ d’une réflexion personnelle parce qu’elle fait écho à quelque chose que je traverse.

Dans mon commonplace book, je peux la placer sur une page consacrée à la mémoire, à la solitude ou au voyage, à côté d’un vers de poésie, d'une peinture et d'une pensée personnelle récoltés à des moments complètement différents.

Le matériau est identique.

C’est le geste de conservation qui change.

Le commonplace book est un carnet de connexions

C’est sans doute pour cette raison que cette forme de carnet me fascine particulièrement.

Dans un carnet de lecture, les éléments restent généralement rassemblés autour d’un livre.

Dans un journal, ils se regroupent autour d’un moment de notre existence.

Dans un commonplace book, ils peuvent se rencontrer par affinité.

Une phrase de Virginia Woolf peut se retrouver à côté d’un tableau d’Hilma af Klint, d’une réflexion sur la création, d’un fragment de poésie et d’une idée surgie au détour d’une exposition.

Au fil du temps, des correspondances apparaissent.  Le recueil d'idées est composé aléatoirement mais un système de gommettes (ou de pastilles coloriées au crayon de couleur) vous permet de vous y retrouver facilement, en consultant un index créé au début de votre carnet. 

On découvre alors avec parfois un certain étonnement que certaines images reviennent, que certains sujets nous poursuivent, que deux auteurs éloignés de plusieurs siècles semblent répondre à la même question.

Le carnet devient alors moins une archive qu’un laboratoire personnel de la pensée.

Et le journal créatif dans tout cela ?

Les frontières se brouillent encore davantage lorsque l’on ajoute le collage, le dessin, les photographies, les stickers ou les papiers récupérés.

Mais ces éléments relèvent surtout de la forme.

Un carnet peut être extrêmement créatif tout en restant un carnet de lecture. Un commonplace book peut être austère, uniquement composé de texte manuscrit. Un journal intime peut prendre l’apparence d’un véritable junk journal.

L’esthétique ne définit donc pas la nature du carnet.C’est son intention qui le fait.

Faut-il vraiment choisir ?

Pas nécessairement.

Nos carnets réels sont souvent beaucoup plus indisciplinés que les catégories que nous inventons pour les décrire.

On peut très bien commencer un carnet de lecture et y laisser entrer peu à peu des œuvres d’art, des citations et des réflexions personnelles. Un journal peut progressivement devenir un carnet de recherche. Un commonplace book peut comporter plusieurs pages consacrées à un roman qui nous obsède.

Et c’est peut-être précisément ce qui les rend précieux.

Ils finissent par fabriquer une cartographie très personnelle de nos lectures, de nos curiosités et de nos obsessions.

Mais entre les trois, aucune frontière n’est infranchissable.

Personnellement, j’aime l’idée de penser moins en termes de carnets parfaitement définis qu’en termes d’écosystème de carnets : certains accompagnent les lectures, d’autres accueillent le quotidien, d’autres encore recueillent les fragments dont on ne sait pas immédiatement ce qu’ils deviendront.

Et parfois, plusieurs années plus tard, ce sont justement ces fragments épars qui commencent à se répondre.

Un carnet ne sert peut-être pas seulement à garder une trace. Il permet aussi de découvrir, après coup, les chemins que notre pensée était déjà en train de prendre.

Quelle plus belle façon de prendre soin de soi  ? ;) 

A très vite, 

Julia

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