Ces livres qui nous remettent en mouvement: la bibliothérapie selon Marc-Alain Ouaknin

Publié le 7 août 2026 à 17:30

Il existe des livres que nous oublions presque aussitôt refermés. Et puis il y a les autres. Ceux qui arrivent à un moment particulier de notre existence. Ceux dans lesquels une phrase semble avoir été écrite pour nous. Ceux qui mettent des mots sur quelque chose que nous ne savions pas encore nommer. Ceux que nous relisons dix ans plus tard et qui, mystérieusement, ne racontent plus tout à fait la même histoire. Nous disons alors volontiers qu’un livre nous a « fait du bien », nous a « accompagnés », parfois même qu’il nous a « sauvés ».

Simple métaphore de lecteur ?

Pas tout à fait, répond Marc-Alain Ouaknin.

Dans Bibliothérapie. Lire, c’est guérir, publié en 1994, le philosophe et rabbin explore précisément cette étrange puissance de la lecture : que se passe-t-il lorsqu’un livre rencontre un lecteur ? Et comment cette rencontre peut-elle contribuer à remettre en mouvement quelque chose qui, en nous, s’était figé ?

Lire pour guérir ?

Le titre de l'ouvrage peut surprendre. Lire, c’est guérir.

Il ne faut pourtant pas entendre cette formule comme la promesse qu’un roman pourrait remplacer un médecin, un psychologue ou un traitement. La bibliothérapie dont parle Ouaknin est d’abord une réflexion philosophique sur le langage, le récit et notre manière de nous construire à travers eux.

Guérir signifie ici retrouver du mouvement.

Car nous pouvons parfois nous retrouver enfermés dans une histoire que nous racontons sur nous-mêmes : « je suis comme cela », « je ne peux pas changer », « il m’est arrivé cela, donc je serai désormais cela ».

Notre propre récit se referme.

Or la littérature possède exactement la propriété inverse : elle ouvre.

Une phrase peut être interprétée de plusieurs manières. Un personnage nous apparaît différemment selon le moment où nous le rencontrons. Un même roman peut devenir, à dix ans d’intervalle, presque un autre livre. Pour Ouaknin, cette mobilité du sens est essentielle : rouvrir les mots, c’est aussi rouvrir les possibles.

Va, lis et deviens

C’est probablement ce qui distingue le plus la pensée de Ouaknin d’une certaine conception contemporaine de la bibliothérapie. On trouve aujourd’hui volontiers des listes de lectures classées par émotions ou difficultés : un livre contre la solitude ; un roman pour traverser une rupture ; cinq lectures contre l’anxiété ; trois histoires pour retrouver confiance en soi... L’idée est séduisante : à chaque peine correspondrait son livre. Mais la bibliothérapie d’Ouaknin est beaucoup moins prescriptive. Le livre n’est pas un médicament dont on connaîtrait à l’avance le principe actif. Et le lecteur n’est pas un patient auquel il suffirait d’administrer le bon roman. La rencontre est infiniment plus imprévisible. Un texte qui bouleverse une personne peut laisser une autre parfaitement indifférente. Un livre adoré à vingt ans peut nous devenir étranger à quarante. À l’inverse, un roman abandonné autrefois peut soudain nous parler avec une extraordinaire justesse. C’est même cette absence de mode d’emploi qui fait la force de la littérature. Ouaknin insiste sur la nécessité de ne pas refermer le texte sur une interprétation unique. Il se méfie justement du livre transformé en manuel donnant une réponse définitive à notre existence. La véritable puissance du texte réside dans sa capacité à conserver plusieurs sens et à provoquer de nouvelles interprétations.

Autrement dit :

le livre ne nous dit pas nécessairement quoi penser. Il nous redonne la possibilité de penser autrement.

Lire, c’est devenir interprète

Cette idée tient beaucoup à la formation de Marc-Alain Ouaknin. Rabbin et philosophe, il s’appuie notamment sur la tradition de lecture talmudique, dans laquelle un texte ne cesse d’être commenté, interrogé, discuté et réinterprété. Lire n’est donc pas recevoir passivement un sens déjà constitué. C’est participer. Construire le sens. faire dialoguer les possibles. Le lecteur apporte au texte sa mémoire, ses expériences, ses interrogations, ses blessures parfois. Le texte lui oppose d’autres mots, d’autres personnages, d’autres trajectoires. Quelque chose naît entre les deux. C’est pourquoi Ouaknin parle moins d’un pouvoir magique du livre que de ce qui se produit lorsqu’un livre a rendez-vous avec son lecteur. Cette relation suppose également le dialogue : avec le texte, avec soi-même, mais parfois aussi avec d’autres lecteurs. Voilà peut-être pourquoi nous aimons tant parler des livres qui comptent pour nous. Nous ne racontons jamais seulement leur histoire. Nous racontons aussi, discrètement, un fragment de la nôtre.

Les histoires pour sortir de notre propre histoire

La littérature accomplit alors un étrange déplacement. Pendant quelques heures, nous quittons notre existence. Nous devenons une femme vivant à une autre époque, un enfant, un vieillard, un aventurier, une héroïne malheureuse, quelqu’un dont nous désapprouvons parfois profondément les choix. Nous entrons dans d’autres consciences. Et lorsque nous revenons à la nôtre, elle a parfois légèrement bougé. Ouaknin accorde ainsi une grande importance au récit et à la construction de l’identité. Notre identité n’est pas envisagée comme quelque chose de totalement figé : le récit permet précisément de la remettre en jeu, de l’interroger et d’en imaginer d’autres possibilités. Son ouvrage traverse pour cela des textes extrêmement divers, des Mille et Une Nuits à Cervantès, Proust, Kafka ou Artaud. La fiction nous offre quelque chose d’infiniment précieux : un espace où essayer d’autres vies sans avoir à les vivre. Nous pouvons y éprouver la peur, le deuil, la transgression, l’amour, l’abandon, la solitude, la liberté. Puis revenir. Pas forcément guéris. Mais quelquefois déplacés de quelques millimètres. Et certains jours, quelques millimètres suffisent.

Peut-être pratiquons-nous déjà la bibliothérapie

Vue ainsi, la bibliothérapie devient beaucoup moins exotique. Peut-être la pratiquons-nous depuis longtemps sans lui donner ce nom. Lorsque nous retournons vers un roman familier parce que nous avons besoin de retrouver son univers. Lorsque nous copions une phrase dans un carnet. Lorsque nous offrons un livre à quelqu’un en lui disant : « Je crois que celui-ci pourrait te parler. » Lorsque nous reconnaissons dans un personnage une émotion que nous n’arrivions pas à formuler. Lorsque nous refermons un livre et restons quelques instants immobiles parce que quelque chose vient de se déplacer. La bibliothérapie commence peut-être là.

Non pas dans la question :

« Quel livre va résoudre mon problème ? »

Mais plutôt :

« Qu’est-ce que ce livre est en train d’ouvrir en moi ? »

Et la différence est immense.

Constituer non pas une pharmacie, mais une bibliothèque intérieure

Il serait alors tentant de terminer cet article par une liste de « livres qui font du bien ». Je préfère m’en garder. Ce serait précisément trahir ce que la pensée d’Ouaknin a de plus beau. Il n’existe probablement pas de bibliothèque thérapeutique universelle. Il existe notre bibliothèque. 

Les livres-refuges.

Les livres-tempêtes.

Ceux qui nous consolent et ceux qui nous dérangent.

Ceux que nous abandonnons.

Ceux que nous relisons.

Ceux dont il ne reste parfois qu’une seule phrase, mais une phrase qui nous accompagne pendant des années.

Ainsi comprise, la bibliothérapie n’est pas une méthode destinée à transformer la littérature en outil de développement personnel. Elle dit presque exactement l’inverse. Elle rappelle que la littérature est précieuse parce qu’elle refuse les réponses trop simples. Parce qu’elle multiplie les chemins. Parce qu’elle nous permet de rencontrer d’autres existences et, ce faisant, de regarder différemment la nôtre. Lire ne résout pas nécessairement nos vies. Mais lire peut empêcher qu’elles se referment. Et c’est peut-être cela, finalement, la mystérieuse « force du livre » dont parle Marc-Alain Ouaknin.

Julia

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