Gabriel García Márquez, Virginia Woolf, Harper Lee, Pablo Neruda, Les Mille et Une Nuits… Entrer dans la bibliothèque d’Isabel Allende, c’est remonter le fil des lectures qui ont nourri son imaginaire, son féminisme et son goût des histoires.
Il existe mille manières de dresser le portrait d’un écrivain. On peut raconter sa vie, parcourir son œuvre, visiter les lieux qu’il a habités. Mais il en est une autre qui me fascine particulièrement : regarder les livres qui l’ont accompagné.
Quels auteurs a-t-il lus lorsqu’il était adolescent ? Quels romans relit-il encore ? Quels textes ont laissé une trace suffisamment profonde pour resurgir, parfois des décennies plus tard, dans sa propre manière d’écrire ?
C’est l’idée de cette nouvelle série du Cabinet de lecture : entrer, autant que les sources nous le permettent, dans la bibliothèque des écrivains.
Et pour commencer, difficile de résister à celle d’Isabel Allende.
En 2025, une journaliste du Washington Post a d’ailleurs pu visiter son bureau et sa maison en Californie. Surprise : Allende ne collectionne pas véritablement les livres. Chaque année, elle fait le tri et donne une partie de ceux qu’elle a accumulés. Ne restent autour d’elle que ceux dont elle a besoin, ceux qu’elle consulte et ceux auxquels elle tient réellement. Une bibliothèque réduite à l’essentiel, en quelque sorte.
Mais lorsqu’on ajoute à ces rayonnages les lectures qu’elle raconte elle-même, une constellation beaucoup plus vaste apparaît.
Gabriel García Márquez : l’inévitable voisin
Impossible d’ouvrir cette bibliothèque imaginaire sans y rencontrer Gabriel García Márquez.
Allende le cite parmi les écrivains du Boom latino-américain qui ont profondément marqué sa génération, aux côtés notamment de Julio Cortázar, Mario Vargas Llosa, Jorge Luis Borges, Juan Rulfo, Octavio Paz et Jorge Amado. Elle rappelle qu’elle appartient à la première génération d’écrivains latino-américains ayant véritablement pu grandir en lisant d’autres auteurs du continent.
Et les livres de García Márquez sont toujours là : lors de la visite de son bureau en 2025, le Washington Post repère sur ses étagères ses romans, ainsi que ceux de Cortázar et Vargas Llosa.
Le rapprochement avec La Maison aux esprits paraît presque inévitable : les sagas familiales, le poids de l’Histoire, les morts qui continuent d’habiter les vivants, la mémoire transmise de génération en génération et cette frontière poreuse entre quotidien et merveilleux, ce que la critique littéraire a appelé le "réalisme magique".
Mais réduire Allende à une héritière de García Márquez serait évidemment trop simple.
Sa bibliothèque raconte justement quelque chose de plus complexe.
Juan Rulfo : écouter parler les morts
Parmi les influences qu’elle revendique, Juan Rulfo m’intéresse particulièrement.
Dans Pedro Páramo, les voix des morts hantent littéralement le récit. Les temporalités se brouillent, la mémoire collective affleure par fragments et les disparus demeurent étrangement présents.
Difficile de ne pas penser, en écho, à cette manière qu’a Isabel Allende de faire circuler les morts parmi les vivants et de transformer l’histoire familiale en espace de mémoire.
Chez elle comme chez Rulfo, le passé n’est jamais complètement passé. Il continue de parler.
Et c’est peut-être là une première clé de sa bibliothèque : les livres sont aussi des lieux où l’on garde les absents.
Pablo Neruda : celui qui lui dit d’écrire
Avec Pablo Neruda, nous quittons la simple filiation littéraire pour entrer dans une scène presque romanesque.
Avant de devenir écrivaine, Isabel Allende est journaliste au Chili. Elle obtient un jour la possibilité de rencontrer le poète dans sa maison d’Isla Negra et s’imagine naturellement qu’elle va l’interviewer. Neruda refuse.
Il lui explique en substance qu’elle est une mauvaise journaliste parce qu’elle invente trop — et qu’elle ferait mieux d’écrire de la littérature. Allende a raconté cette rencontre devenue célèbre à Latino USA.
Difficile de résister à l’histoire.
L’une des futures grandes conteuses latino-américaines se présente devant un poète avec son carnet de journaliste et repart avec l’idée qu’elle devrait peut-être raconter autrement.
La littérature tient parfois à une porte que quelqu’un entrouvre.
Virginia Woolf et les femmes qui écrivent
La bibliothèque d’Allende ne s’arrête évidemment pas à l’Amérique latine.
Elle raconte avoir beaucoup lu les auteurs britanniques pendant son adolescence : Jane Austen, les sœurs Brontë, Dickens, Oscar Wilde, James Joyce, D. H. Lawrence… et Virginia Woolf.
Sa présence dans cette bibliothèque me semble particulièrement intéressante au regard du parcours d’Allende.
Non qu’il faille chercher une influence stylistique directe entre les deux écrivaines. Ce serait sans doute artificiel.
Mais les lectures féministes américaines et européennes découvertes plus tard par Allende lui ont, dit-elle, donné les mots nécessaires pour formuler la colère qu’elle éprouvait face au patriarcat. Elle travaillera ensuite pour le magazine féministe chilien Paula, où elle aiguisera précisément cette parole critique.
Lorsqu’on connaît la place prise dans ses romans par les lignées de femmes, les contraintes sociales qui leur sont imposées et leur obstination à conquérir leur liberté (je pense à Fille du destin notamment), cette bibliothèque féminine prend évidemment une résonance particulière.
Lire, ici, devient aussi apprendre à nommer ce que l’on refusait jusque-là d’accepter.
Harper Lee : le livre auquel on revient
Et puis il y a les livres que l’on ne quitte jamais tout à fait.
Pour Isabel Allende, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee semble appartenir à cette catégorie.
Elle dit que le roman lui a laissé une empreinte durable et qu’elle le relit environ tous les dix ans. Elle explique également que ces lectures lui ont appris quelque chose de très concret sur la construction d’une intrigue et la puissance des personnages.
J’aime beaucoup cette présence dans sa bibliothèque parce qu’elle rappelle qu’une influence littéraire n’est pas nécessairement une affaire de ressemblance.
Harper Lee et Allende n’écrivent pas les mêmes romans.
Mais un livre peut devenir un maître discret : on y apprend comment tenir un lecteur, donner une densité à un personnage, faire sentir l’injustice sans transformer le roman en démonstration.
Et parfois on y retourne, dix ans plus tard, pour vérifier qu’il possède toujours ce pouvoir.
Les Mille et Une Nuits : la porte secrète
Mais s’il ne fallait conserver qu’un seul livre dans cette bibliothèque, je choisirais peut-être Les Mille et Une Nuits.
Parce que l’histoire de leur découverte par Isabel Allende ressemble déjà à un conte.
Elle a quatorze ans et vit au Liban. Sa vie sociale est extrêmement limitée et la lecture constitue l’un de ses principaux refuges. Son beau-père possède quatre mystérieux volumes reliés de cuir, enfermés à clé parce qu’ils sont jugés trop érotiques pour elle. Évidemment, elle trouve le moyen de faire copier la clé.
Elle les lit clandestinement, à la lumière d’une lampe, en cherchant notamment les passages interdits. Elle dira plus tard avoir découvert là la fantaisie et l’érotisme, et se réjouir d’être parfois qualifiée de « Shéhérazade latino-américaine ».
Soixante ans plus tard, un exemplaire des Mille et Une Nuits se trouve encore dans son environnement de travail. Le reportage du Washington Post le remarque parmi les objets et les livres qui l’entourent.
La jeune fille qui ouvrait en secret l’armoire de son beau-père est devenue à son tour conteuse.
Difficile d’imaginer plus belle filiation.
Une bibliothèque de conteuse
Ce qui me frappe finalement lorsque je rassemble ces livres, c’est leur diversité.
Les grandes sagas latino-américaines côtoient les romanciers russes (Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov, Gogol), les classiques anglais, Agatha Christie et Conan Doyle, Harper Lee et les textes féministes. Isabel Allende cite elle-même cette immense variété lorsqu’elle reconstitue les lectures qui l’ont formée.
Sa bibliothèque ne dessine donc pas une école littéraire, mais plutôt une manière de raconter.
Des personnages suffisamment puissants pour survivre au livre.
Des histoires privées traversées par l’Histoire.
Des femmes qui cherchent une place qu’on ne leur a pas nécessairement prévue.
Des morts qui continuent à parler.
Des secrets de famille.
Du merveilleux.
De l’amour, de l'aventure. Bref. Du romanesque.
Et, toujours, cette nécessité presque primitive de raconter pour empêcher les êtres et les histoires de disparaître.
En visitant son bureau en 2025, la journaliste du Washington Post découvre d’ailleurs autre chose qu’une bibliothèque : des milliers de lettres échangées pendant des décennies entre Isabel Allende et sa mère, soigneusement conservées dans des boîtes. Allende les utilise encore aujourd’hui comme une archive de sa propre mémoire. Cela aussi raconte quelque chose de son rapport aux mots.
Chez elle, écrire, lire et conserver semblent participer du même geste : retenir ce qui pourrait disparaître.
Si je devais reconstruire un rayon de la bibliothèque d’Isabel Allende…
J’y placerais donc :
Gabriel García Márquez, pour la grande famille latino-américaine et la porosité du réel et du merveilleux.
Juan Rulfo, pour les morts, les voix et la mémoire.
Julio Cortázar, pour rappeler toute la richesse du Boom au-delà de García Márquez.
Virginia Woolf, pour les voix féminines et la conquête d’un espace où écrire.
Harper Lee, parce que certains livres méritent qu’on les relise toute une vie.
Pablo Neruda, non seulement pour ses poèmes, mais pour cette phrase lancée un jour à une jeune journaliste trop imaginative.
Et, sur une étagère légèrement à part, les quatre volumes interdits des Mille et Une Nuits.
Parce qu’avant les romans, avant les prix, avant les millions de lecteurs, il y a peut-être d’abord eu cela :
une adolescente,
une armoire fermée,
une clé copiée en secret,
et des histoires qu’elle n’était pas censée lire.
Les bibliothèques des écrivains racontent parfois l’origine de leurs livres bien avant qu’ils ne commencent à les écrire.
Cet article s’appuie principalement sur les entretiens accordés par Isabel Allende et sur un reportage consacré à sa bibliothèque personnelle. Les rapprochements entre ces lectures et son œuvre relèvent ensuite de ma propre lecture.
Sources
- Isabel Allende, site officiel, rubrique “Interview”. Il s’agit d’une compilation de questions d’entretiens reçues au fil des années. C’est la source principale pour ses influences littéraires : Gabriel García Márquez, Vargas Llosa, Cortázar, Borges, Juan Rulfo, Virginia Woolf, Harper Lee, les écrivains russes, ainsi que pour son récit de la découverte des Mille et Une Nuits à quatorze ans au Liban. Elle y explique également que Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur l’a durablement marquée et qu’elle le relit environ tous les dix ans.
- Nora Krug, “Isabel Allende’s home library holds what matters most”, The Washington Post, 12 mai 2025.Reportage réalisé dans le bureau et la maison d’Isabel Allende en Californie. On y voit notamment les livres de Gabriel García Márquez, Julio Cortázar et Mario Vargas Llosa, des rayonnages de poésie, un exemplaire des Mille et Une Nuits, ainsi que les quelque 24 000 lettres conservées de sa correspondance avec sa mère.
- Marlon Bishop, “When Isabel Allende Went to Interview Pablo Neruda”, Latino USA, 21 août 2015. Isabel Allende y raconte sa rencontre avec Pablo Neruda à Isla Negra : elle pensait venir l’interviewer, mais le poète lui reprocha d’être une mauvaise journaliste et lui conseilla plutôt d’écrire de la littérature.
Julia Attali-Lobel
Ajouter un commentaire
Commentaires